Carnets de voyage
J’ai les yeux ouverts. Pourtant, il fait noir. J’aperçois à peine les autres autour de moi. Je les entends bouger, retenir leur souffle à mesure que la barque nous amène au fil de l’eau. Il fait étonnamment frais pour une nuit d’été. Je frissonne dans mon yukata et serre mes bras contre mon corps dans l’espoir de faire barrage au vent. La lune est absente, voilée par des nuages lourds, annonciateurs de pluie.
Décidément, cette petite croisière ne remplit pas ses promesses. Je ne suis pas la seule à me sentir flouée dans mon désir. Des rires et des ricanements me parviennent encore autour de moi, malgré le bruit des branches qui s’entrechoquent au-dessus de moi, malgré le clapotis de la rivière frappant de plus en plus fortement la coque. J’en ai presque la nausée, tellement le monde tourne autour de moi. J’arrive à peine à me maintenir sur pied.
Cela fait longtemps que les lanternes se sont éteintes, que les bouteilles sont vides. Il n’y a rien à faire, rien à voir. J’ai froid et je m’ennuie. Cela ne va pas du tout. Un enfant pleure à quelques mètres. Il est à bout lui aussi. Les touristes sont à cran. Tout comme le ciel sans étoiles mais qui nous promet un bel orage. L’un de ceux qui ne pardonnent pas grand-chose. Qui éclatent. Qui disparaissent et laissent derrière eux stupeur et mélancolie. La chaleur me manque déjà. Avec son odeur de viande grillée, de fruit trop mûr. J’appréhende ce qui vient. Le monde qui se fâche m’a toujours fait peur. Je m’accroupis. Je me fais toute petite. Je patiente avec fébrilité. Impossible de rester calme. Alors je chante. Doucement. Pour m’apaiser. Moi. Ce monde qui n’entend rien. Peut-être cet enfant.
Je chante à ne plus savoir m’arrêter. Ma voix est bientôt rejointe par d’autres. J’ai toujours froid. Notre barque continue son voyage. Autour de nous, ça gronde. Mais étrangement, je me sens bien. Je ne suis pas seule. Je me sens enfin apaisée.
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