Faux départ

Faux départ


Il est six heures. Le soleil est levé depuis longtemps. Et comme un forcené, il frappe sans jamais vouloir s’arrêter. Il fait déjà trop chaud. Mais malgré les degrés en trop, elle est déjà prête. Le dos bien droit, la tête haute malgré cette fournaise qui s’est invitée dans sa chambre, elle patiente. Contre toute logique, elle a ouvert grand les volets de ses petits bras. Elle ne veut rien manquer. Car tous les matins, à la même heure, elle est témoin de ces mouvements, de ces infimes changements qui rendent désormais son quotidien agréable. Elle observe. Tout.

Les pétales se détachent des fleurs. Les ombres des arbres s’allongent sans pudeur. Les oiseaux picorent les graines qu’elle est parvenue à jeter la veille dans son jardin. Rien n’échappe à sa curiosité, à son regard acéré. Chaque petit événement, à sa manière, est porteur d’un message, d’une histoire singulière qui la fait vivre, respirer. Il faut bien cela pour parvenir à oublier qui elle est, où elle se trouve. Elle n’a plus que ses yeux pour aimer cette vie qu’un autre a tout voulu lui arracher de force.

Ce passé-là, elle n’y pense plus. Elle se refuse au souvenir de ces jours malheureux. Ce à quoi elle aspire, c’est le maintenant. Cette chaleur qui lui pèse mais qui lui donne à observer tant de choses. Cela la fait rêver. Toujours. À ces déserts qu’elle n’a jamais pu parcourir. À ces autres lacs, parfumés, donnant à peine de l’ombre pour se soulager. Ses rêveries commencent toujours ainsi. Au bout de ce chemin de terre étroit où l’attend ce bus étouffant devenu sa maison. Elle se voit courir sous ce soleil de plomb, agripper la portière et s’y engouffrer sans un regard en arrière. Là, sa vraie vie commence, parsemée d’images qu’elle n’a jamais vues mais glanées à force d’entendre.

La voilà en montagne, le long d’une rivière, au bord d’un lac protégé du regard par des palmiers. Dans cette vie, elle sent le parfum du sable, de l’argile sèche des façades des maisons de campagne. Elle goûte au sucre des mangues, des olives, du miel. Elle entend le bourdonnement des moteurs, le pas lourd des chameaux, le chant des cigales. Dans cette vie, elle court, elle saute, elle nage. Elle est libre. Elle est heureuse, entière. Mais comme pour chaque histoire, ces rêveries ont une fin.

La sonnerie d’un réveil, le glissement des roues contre un balatom usé, le cliquetis des clés qu’on insère dans une serrure. Au loin, la sirène d’une ambulance. Il est huit heures. Les oiseaux sont partis depuis longtemps. Les ombres ont fondu au soleil. Une main velue se rapproche et ferme la fenêtre. Le rêve s’est brisé. Une histoire prend fin soudainement. Il est l’heure pour les autres d’entamer leur journée. La sienne de disparaître à nouveau, laisser sa conscience glisser jusqu’au lendemain en s’efforçant de tout oublier. Le passé. Les heures qui suivront. Ces faux départs à chaque fois déchirants.

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