La maison raconte
Malgré le temps qui passe, elle n’a pas pris une ride. Les pierres sont toujours aussi jaunes et propres, les ardoises aussi vertes et tenaces. Aucune n’est encore tombée, et cela en dépit des tempêtes, du vent et des orages. De façon extraordinaire, cette petite maison tient encore debout, fière parmi les parterres d’herbes tendres et de lilas aux couleurs éclatantes. Qui l’eût cru, qu’une si petite maison eût vécu aussi longtemps sans jamais perdre aucun de ses murs !
Il s’en est pourtant passé des choses en son sein. À l’origine construite pour une seule personne, elle ne contient qu’une chambre, une salle de bain, un salon et une cuisine. Elle n’avait pour vocation que de gratifier en confort modeste une jeune fille timide qui s’était résignée à presque vivre en recluse, entourée de ses dentelles et de ses aiguilles à tricoter. Trop timide pour affronter le monde, elle le préférait à son foyer aménagé à son image. Simple mais élégant, délicat mais contre toute attente solide.
Suffisamment du moins pour avoir accueilli sans casse un géant à la peau mate, qui par sa seule présence occupait tout l’espace. Comment est-il arrivé là ? On l’ignore. Tout ce que l’on sait, c’est qu’une fois débarqué un soir d’automne, il n’en est plus ressorti. Pas seul du moins. C’est dans cette petite maison, dans son unique chambre, que leurs destins se sont scellés à jamais. Lors d’une nuit d’orage particulièrement violent, elle et lui ont décidé de s’unir pour la vie.
Tout autour a tremblé. Des arbres ont été déracinés, des fleurs arrachées à leurs racines. Des volets ont claqué à faire fuir tout animal alentour. Mais malgré ce vacarme de tous les diables, la maison a tenu, elle et leur amour à tous deux. Ils n’ont pas pensé à déménager. Ils ne le voulaient pas. Ils souhaitaient demeurer dans cette demeure témoin de leur passion, bien qu’elle soit trop étroite pour lui qui emplissait facilement chaque pièce de sa large présence.
Les saisons ont tourné. De nouveaux arbres ont poussé, de nouvelles espèces de fleurs ont trouvé racine. Des cris insolites ont vu le jour. Des cris d’oiseaux, de chiens. De petits bouts d’hommes. Étonnamment, ça n’en finissait pas ces cris. On aurait dit une véritable chorale, composée de basses, de ténors, d’altos et de sopranos. Quand un cri muait et changeait de ton, un autre accaparait sa place et reprenait le chant cacophonique là où il avait été temporairement interrompu. La maison était devenue symphonique. Et toujours malgré l’intensité des sons, aucune pierre ne s’est délogée, aucune vitre ne s’est brisée, à croire qu’elle jouissait d’un enchantement capable d’assouplir ses murs et ses planchers favorisant ainsi le va-et-vient de ses nombreux occupants.
Puis presque aussi soudainement que cette agitation avait commencé, les chants se sont tus ou presque. Beaucoup ont quitté cette demeure pour de nouvelles aventures. Même lui, au final, attrapé par une vilaine toux lors de l’un de ces habituels soirs d’orage. La tempête de trop. Depuis lors, les fleurs poussent sauvagement sur ses murs, les arbres tentent de rivaliser avec son toit d’ardoise verte. Comme à ses débuts, elle est presque vide. Elle continue à veiller sur sa plus ancienne occupante.
Elle. A la fois première et dernière. Elle attend son heure pour rejoindre enfin ceux qui l’ont quittée de force. Elle aime cette maison qui a vu tant d’amour. Mais cet amour lui manque. Les pièces minuscules surchargées de bruits, de luttes, de disputes mais aussi de complicités, de jeux enfantins. De cela aussi, la maison se sent nostalgique. Le temps lui est compté à elle aussi. Car bientôt elle le devine, elle se retrouvera à nouveau seule, vide, jusqu’à ce qu’une autre famille y voit le jour. En attendant elle continue à s’accrocher à ses pierres jaunes, à ses ardoises vertes, à ses parterres d’herbes tendres et ses lilas aux couleurs éclatantes. Tout doit rester en place. Jusqu’au bout.
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