Qu'ai-je besoin pour rêver ?
Minuit est passée depuis longtemps. Je suis désespérée. Mes yeux demeurent ouverts malgré toutes mes tentatives pour les fermer. Ça et les pompages, les abdos, les mathématiques et les rubis cubes (je n’ai jamais réussi à en terminer un !). De rage, je l’ai éclaté contre un mur, observant sans les voir les petits cubes de couleur s’éparpiller à mes pieds. Je ne les ai même pas ramassés. De dépit, j’ai sorti mon téléphone et téléchargé l’application la plus en vogue en ce moment : adopteunreve.com.
A peine mon compte créé, je regrette déjà mon geste. Quel rêve choisir ! Il y en a des milliers ! Des bleus, des rouges, des jaunes. A paillettes roses. A paillettes vertes. Parfumés au chocolat ou tout simplement au jasmin. Je suis perdue. Tout ce que je veux c’est dormir. Et cette appli fait tout autre chose que m’aider. Elle m’angoisse plutôt.
Indécise, de plus en plus sceptique quant à la pertinence de mes choix, je me décide finalement à fermer les yeux. Je déroule encore les pages au hasard de mon pouce, finis par appuyer fort après avoir compté un total de 240 secondes. Le temps semble s’arrêter d’un seul coup. Je retiens mon souffle et ouvre les yeux sur ce qui sera peut-être mon rêve salvateur.
Je manque d’écraser mon téléphone contre le mur. Non mais, c’est quoi cette horreur ? Rien. Il n’y a rien. Aucune couleur. Aucune paillette. Aucune odeur. Seulement un mot : “Essaye”. Sérieusement ? Il n’en est pas question. Je relâche la pression de mon pouce, voulant relancer mes recherches du rêve parfait. Mais visiblement le destin en a décidé autrement. Toujours contre moi bien sûr. Crispée, j’étais. Tendue, je le suis encore plus lorsque je réalise que la pression prolongée de mon pouce sur l’écran a permis le déblocage de ce rêve. Non, non, non.
Un compteur s’affiche sur l’écran. Il me reste cinq minutes pour trouver un endroit comfortable où m’allonger, selon ce que je lis comme recommandations. Bien entendu je ne les suis pas. Je profite de ce court laps de temps afin de trouver une manière d’annuler ma commande. J’utilise toutes les IA que j’ai à disposition, toutes contradictoires comme de bien entendu. Mais pressée par le temps, je fais fi de leurs incohérences et les bombarde de questions. Il ne me reste plus beaucoup de temps. Je jure, je crie, je râle. Je ne veux pas de ce rêve transparent. J’en veux un autre. Bien compacte. Bien lourd. Bien assomant. Je veux du sombre. Avec de la poussière d’étoiles. Et non ce simulacre de rêve.
Je parviens finalement à une solution. Plus que trente secondes. J’encode mes coordonnées. Plus que vingt secondes. J’introduis mes récriminations. Plus que sept secondes. Je scrolle en bas de l’écran, vers le bouton d’envoi bien caché. Plus que trois secondes. J’appuie. Le compteur s’arrête. Je souffle. Mon formulaire trop lourd en données a mis plus de trois secondes à être envoyé. Avant même que ma demande d’annulation soit enclenchée, le rêve s’active et je sombre dans l’oubli.
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