Soirée de lancement
Cela fait dix minutes que je me ronge les ongles en jetant des coups d’œil incessants à l’horloge murale. C’est presque l’heure. Les invités vont bientôt débarquer, envahir mon petit havre de paix, gesticuler, parler trop fort à m’en donner le tournis. Si cela n’avait tenu qu’à moi, j’aurais tout annulé. Je ne suis pas douée pour ça. Pas du tout à l’aise lors de ces soirées mondaines où le m’as-tu-vu est le maître-mot, où seules les apparences comptent en dépit du bon sens. Non, je n’aime pas du tout ce genre d’événement. Mais l’on ne m’a pas laissé le choix. Pour une fois, je dois laisser mon orgueil et mes principes de côté et juste tout accepter afin d’éviter la faillite.
Il est dur d’être libraire de nos jours. Les gens ont des goûts bizarres, difficiles à contenter. Loin de mes propres penchants et intérêts. Jusqu’ici, j’ai pu faire la sourde oreille aux tendances dominantes. Mais plus aujourd’hui. Malheureusement, l’amour pour l’originalité ne paye plus. J’ai besoin que la banalité renfloue mes caisses et donc je suis là, à attendre que cet écrivain en vogue daigne apparaître avec sa légion de fans surexcitées. Parce que oui, hein, ce ne sont que des femmes ! Je soupire d’ennui rien que de penser à elles. Mais qu’est-ce qu’elles peuvent bien lui trouver de si intéressant ? J’ai lu un de ses livres. J’ai tellement ri. Mais d’un rire sarcastique tellement c’était mauvais. Rien n’allait là-dedans. C’était fade, trop lisse. Plat. Et dire que cela se vend comme des petits pains sortis du four. Je ne comprends décidément pas les tendances actuelles, les gens d’aujourd’hui. Alors forcément ma librairie en pâtit. Alors forcément je dois accepter tout ce cirque, cette nouvelle soirée de lancement. J’ai bien envie de le lancer littéralement, ce nouveau livre. Même tout le stock qui attend d’être vendu et dédicacé. Là comme ça, oui, sur le trottoir d’en face afin de garder un minimum de façade propre.
Que j’aimerais, oui. Mais non. Ce soir, je dois être raisonnable. Alors je me ronge les ongles en attendant que la porte s’ouvre. Mais ronger mes ongles ne suffit pas. J’ai besoin d’autre chose pour me calmer. Je ne sais pas pourquoi je suis en colère. Mais cette sensation ne passe pas. Alors pour la noyer, je m’empare d’une coupe de champagne et bois d’un coup sec. C’est bon. J’en prends une deuxième au cas où et la bois tout aussi vite. Je me redresse, tourne en rond. Mon horloge murale sonne. C’est l’heure.
Une horde de femmes entre, me remarque à peine et part s’asseoir sur les chaises face à l’estrade. Elles se servent sans que je dise quoi que ce soit. Je me sens invisible. Un homme apparaît devant moi et je comprends alors pourquoi ces femmes sont là. Il est tout simplement magnifique, grand, fort. Il porte son costard comme une seconde peau. Tout en lui semble rayonner, vibrer. Un vrai mec comme certains diraient. C’est indécent, mais je ne peux m’en empêcher. Je l’observe sans retenue. Là, tout de suite, j’ai envie de me replonger dans ses livres et vivre chaque scène en visualisant son beau corps sans sa deuxième peau bien sûr. Et là, du fond de mon champagne, je comprends tout d’un coup l’attrait de ce livre. Je me surprends à en vouloir plus, beaucoup plus.
Je lui souris, à lui qui semble perdu dans ce si petit espace, et le guide vers son estrade. Le public se trémousse, soupire, s’affole. C’est à peine si je peux les contenir. Je ne dis rien. Je laisse à cet homme le soin de se présenter et de les occuper. Quant à moi, je m’éclipse dans un petit coin, j’emporte discrètement un exemplaire avec moi et vais superposer à ces mots creux de belles images de peau bien bronzée. De bulles et d’autres choses aussi se mélangent au fond de mon ventre afin de me donner un plaisir inattendu, me faisant oublier les discussions qui m’entourent.
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