Weekend de rêve
Ce soir, c’est le grand soir. Moi et mon Jules partons pour la première fois de notre vie commune camper en forêt. Pour être honnête, j’en rêve depuis si longtemps, dès que je me suis mise à regarder des films sur le survivalisme. Pour juste au cas où. Au début, mon Jules ne semblait pas partant. La vie au dehors, loin de son confort quotidien, le tente beaucoup moins que moi. Mais comme il m’avait fait promettre qu’à l’occasion de nos cinq ans de vie commune, je nous emmènerais faire quelque chose d’intense, sobre et masculin (ce sont ses mots) afin que je comprenne davantage les hommes (enfin, que je lui montre que je le comprends, lui), eh bien, j’ai décidé que nous irions camper seuls dans les bois sauvages, en autosuffisance pendant quatre jours.
Si ça c’est pas un truc de mec, c’est que décidément je ne les comprends pas. J’ai réussi à faire mouche, mais mon Jules ne semble cependant pas emballé par l’aventure. J’ignore ce qu’il aurait voulu à la place. Il ne me l’a jamais dit. J’ai l’impression qu’il boude. Aurait-il peur ? Contrairement à lui, je suis excitée comme une puce. C’est à peine si je parviens à rester assise sur le siège passager. J’ai tellement hâte d’arriver à destination. Car enfin, je vais pouvoir mettre en application toutes les techniques de survie que j’ai apprises jusqu’à aujourd’hui.
Sur la route, je ne me retiens plus. J’énumère à voix haute toutes les tâches à réaliser une fois arrivés sur place. Plus je parle, plus j’ai l’impression que mon Jules devient blanc. Aussi pâle que la lumière du soleil couchant qui tape sur la route. J’ai beau le rassurer, lui dire que tout cela est une affaire d’homme, et qu’en bel homme blanc qu’il est, il n’a donc rien à craindre, qu’en plein été, on ne risque pas de souffrir du froid ni de la faim, qu’il fait étonnamment chaud, que la nourriture est là partout en abondance, je sais que mes paroles ne le rassurent pas. Je le vois même trembler un peu. Je décide donc de me taire pour le reste du voyage. J’en profite même pour somnoler.
Je crois que j’ai dormi pour de vrai. Car subitement, j’ouvre les yeux. Le moteur ne gronde plus. La voiture est à l’arrêt sur le parking à l’entrée de la réserve naturelle, qui deviendra notre maison pour les quelques jours à venir. Je suis ébahie. Les arbres sont immenses, de véritables gratte-ciels. Un étroit sentier de terre serpente entre les arbres, s’enfonce dans l’obscurité, tel un tunnel sous la montagne. Je n’en vois pas le bout. Je suis intimidée. Je regarde mon compagnon. Il hésite. Je le vois à ses pieds qui s’agitent. Il est hors de question de rebrousser chemin. J’inspire une grande goulée d’air, offre mon plus beau sourire. Le plus rassurant aussi. En lui prenant la main, je déclare : “Bon. Allons-y. Il est temps de nous enfoncer dans ces bois où les immortels ne dorment jamais.”
Il me regarde avec des yeux ronds, se demandant certainement de quoi je parle. Je hausse les épaules en pouffant et lui montre mon guide à destination “des touristes friands de poésie sauvage”. Il pouffe à son tour, semblant soudain soulagé. Un rire franc parvient même à lui échapper. C’est bon. Il est rassuré. “D’accord. Sortons de cette voiture et allons faire tous ces trucs de mec comme tu dis. Mais je te préviens. L’année prochaine, c’est moi qui nous organiserai un séjour intense, sobre et féminin. De vrais trucs de filles !”
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