La sorcière sans nombril de Julia Thévenot : une sorcellerie truculente et sans fard
J’ai fini La sorcière sans nombril de Julia Thévenot depuis un petit moment déjà. Mais les aléas de la vie (maladie, anniversaire d’enfant) font que ce n’est que maintenant que je prends le temps de réfléchir à cette lecture et de vous partager mon avis. D’emblée, ce premier tome est un véritable coup de coeur. J’ai été séduite par sa ribambelle de personnages hauts en couleur, par son monde original et surtout par sa plume, qui m’a chatouillée de ses longs doigts et m’a amusée du début jusqu’à la fin.
On suit le quotidien d’Ortie d’Alambrin, soeur cadette d’une fratrie de trois sorcières. Entre Épine, l’ainée ambitieuse et exigeante, et Ronce, la benjamine surdouée, Ortie peine à se démarquer et à retenir l’attention de sa mère et de ses pairs. À l’exception de Tante Viv qui accepte de la prendre sous son aile et de lui enseigner les rudiments de la magie. Sauf qu’aux yeux de la jeune sorcière, la magie se révèle très vite complexe et volatile, difficile à contrôler en respectant les consignes obscures et énigmatiques proférées par sa professeure. Ortie est curieuse mais n’entend pas grand-chose aux manières surannées de ses aïeules. Inconsciente des règles qui régissent son monde, elle décide de mener ses propres expériences, jusqu’à commettre l’irréparable : perdre son nombril, point vital de toute sorcière digne de ce nom ! Honteuse, Ortie n’aura de cesse de dissimuler ses bêtises et de tenter de les réparer, sans grand succès.
Je préviens tout de suite. Ce roman part dans tous les sens. Ses débuts sont chaotiques, à l’image des personnages qu’il dépeint. À plusieurs reprises, j’ai éprouvé quelques difficultés à comprendre où l’autrice m’emmenait et pourquoi. Malgré ce manque de clarté, je n’ai ressenti aucun déplaisir à lire ce livre. Je l’ai trouvé d’une très grande richesse, surtout au niveau de la langue. Chaque phrase a été pour moi comme un petit bonbon pétillant contre mon palais.
Une vraie grêle ? De l’eau qui tombe du ciel en cailloux ? Et pourquoi pas des choux de Bruxelles ? Ça n’existe pas, bichette. La grêle, c’est une sorcière qui perd les pédales. Le Consulat le sait. Tout le monde le sait. Les grêles sont très surveillées.
À tous les coups, cela percute et fait rire, et surtout remet en question une myriade de clichés dont je ne soupçonnais pas l’existence.
Et en usant de cet humour qui ne dénigre rien mais qui au contraire embellit, Julia Thévenot parvient à parler de choses sérieuses, voire difficiles : l’enfance et ses maltraitances, l’adolescence et toutes les interrogations et discriminations qui la traversent.
Un poing lui décolla le sourire du menton et l’envoya embrasser une gouttière. Puis des coups lui plurent dans le dos. Il tomba par terre, entendit ricocher des insultes homophobes et pensa Aaaaah, d’accord. Les types n’en avaient rien à faire de son sac à dos.
Tout en rendant hommage à la vie, l’autrice en dénonce les difficultés, ainsi que quelques-unes des persécutions qui ont jalonné l’histoire humaine. Les grandes chasses aux sorcières des Temps modernes jettent leur ombre à travers les pages. Jamais citées telles quelles, elles demeurent cependant un élément clé dans l’univers des soeurs d’Alambrin, un héritage sur lequel elles s’interrogent, Ortie la première.
Nous ne gardons pas les garçons, Ortie. […] Ils attiraient sur nous les Chasseurs et toutes sortes de difficultés. Car, par goût et par tradition, quand il est question de sorcellerie, c’est à nous qu’on s’en prend. […] Ils nous noient. Nous arrachent nos marques de beauté. Nous font femmes s’il leur plaît, se référant aux pouvoirs fantasmés de leur vit, qui reste leur arme de prédilection dans toutes les guerres. Puis enfin, ils nous brûlent.
Il serait tentant de réduire La sorcière sans nombril à un énième miroir déformant de notre propre existence, de ses mécanismes secrets qui nous poussent à grandir et qui font ce que nous sommes aujourd’hui. Mais ce serait oublier que ce roman est avant tout une histoire de magie et de sorcellerie dont il reprend de nombreux codes. Les parallèles avec Harry Potter sont évidents, qui constituent autant de clins d’oeil à l’enfance de beaucoup d’entre nous et que l’autrice s’amuse à détricoter allègrement. Les sorcières vivent cachées dans notre monde et sont tenues au secret. La moindre incartade est sévèrement punie. La magie est innée mais ne se maîtrise qu’au terme d’un long apprentissage. Néanmoins, contrairement à l’univers d’Harry Potter, où tout semble organisé et bien ordonné, celui de Mille Pertuis est sale, gluant et violent. Il n’y a ni écoles ni baguettes magiques. Seulement des sorcières, jeunes et moins jeunes, qui jettent des sorts rimés à coups de salive et de rognures d’ongles. Habituée aux univers bien rangés et lisses, j’ai été étonnée par cet aspect organique, presque vital, de la magie.
Elles percèrent la peau d’un trait lisse et ouvrirent pour voir — Tante Viv ne laissa pas couler une goutte de sang à l’extérieur ; Ortie mit un peu le bazar. Elle allait tacher son pantalon rayé et se faire enguirlander. Mais cette crainte fut rapidement évacuée par les trésors qu’elle trouvait : tirant doucement sur une sorte de tuyau gluant, puis de plus en plus vivement à mesure que cette interminable corde se déroulait, elle découvrit ses intestins.
Cela ne m’a pas déplu. Cette magie est dégoûtante mais jamais morbide et participe à rendre toute cette aventure jouissive et explosive.
Mille Pertuis est un récit aux mille couches dont il est difficile de voir l’étendue en une seule lecture (même pour un adulte). Il fait partie de ces livres que l’on relit avec grand plaisir, surtout à haute voix avec ses propres enfants. Les adultes y verront leur enfance et leur adolescence défiler tandis que les plus jeunes ne manqueront pas de rigoler en suivant les aventures d’Ortie, flanquée de ses soeurs, dans sa quête désespérée de son nombril disparu. Je pense que ce roman parlera à plusieurs générations pendant longtemps. Du moins, je l’espère. Car à mes yeux, il est la preuve que la littérature n’en a pas fini de nous surprendre et de nous ravir par la seule force de ses mots. Un premier tome réussi que je recommande donc, que vous soyez féru ou non de fantasy.
La petite sorcière bâilla. Son nombril était comme un mystère au coeur de sa maison qui en était un autre, au coeur de la magie qui en était un plus grand encore. Ortie s’endormit dans cette énigme enveloppante, la voix de tante Viv lui chuchotant à l’oreille : Les amours d’enfant, les rêves d’enfant, c’est très dangereux, c’est très important.
Et vous, l’avez-vous lu ? Qu’en avez-vous pensé ?
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