Le Royaume de Pierre d'Angle de Pascale Quiviger : quatre tomes d'une intelligence rare
A la suite de beaucoup d’autres avant moi, je me suis laissée tenter par la lecture des quatre tomes qui constituent la saga du Royaume de Pierre d’Angle : L’art du naufrage, Les Filles de Mai, Les adieux et Courage. Et comme eux, je n’ai pas été déçue. On m’en avait dit du grand bien (sur Babelio et sur Elbakin). A mon tour d’en faire l’éloge. Car chacun des livres s’est révélé être un petit bijou littéraire qui se déguste et se savoure.
A la réflexion, le scénario en lui-même est assez classique. Nous suivons principalement un jeune prince promis à un bel avenir au sein d’un royaume réputé de très loin pour sa droiture et sa bienveillance pour quiconque foule de ses pieds son île minuscule attaquée par le vent et les vagues. Seulement, rien ne se passe comme prévu. Soudain, Thibault se retrouve à devoir lutter contre des courants contraires (complots, assassinats, malédictions, famines à répétition) mettant à mal le bien-être de ses proches et de son peuple. Son règne et le sort de Pierre d’Angle ne tiennent plus qu’à un fil qu’il va vouloir protéger corps et âme. Il s’agit donc d’un récit politique, saupoudré de magie et de mystère, comme on en trouve dans d’autres romans de fantasy. Mais c’est précisément là que s’arrête la comparaison.
De fait, ce qui démarque vraiment cette histoire, c’est avant tout le travail d’écriture de l’autrice, qui est d’une extrême intelligence. Rien n’est cliché dans ce livre. Au contraire, Pascale Quiviger s’amuse continuellement à renverser les schémas et les comportements attendus. Les personnages nous surprennent sans cesse par leurs réflexions et leurs actions originales. Aucun n’est stéréotypé, rendant ainsi le lecteur incapable d’anticiper la suite. Nous sommes tenus en haleine du début jusqu’à la fin, littéralement emportés par tous les drames qui composent le récit jusqu’à leur résolution finale. Tout y est à sa place. Rien n’est en trop. Rien ne manque non plus. L’ensemble est remarquablement cohérent et est d’une très grande fluidité.
Et puis la plume, à elle seule, vaut le détour : elle est tout à la fois poétique et incisive. On rigole, on s’émeut, on soupire, on ricane. Un vrai condensé d’émotions qui font de cette lecture de plusieurs jours un véritable voyage dans l’imaginaire. C’est ce genre d’histoire qui vit bien après la dernière page tournée. Plusieurs jours plus tard, on s’en souvient encore avec nostalgie. Pour ma part, il m’a été difficile de dire au revoir à chacun des personnages qui ont porté le récit, tant ils ont laissé en moi leur empreinte singulière.
“Il n’y avait pas de mots suffisants pour rassurer Ema. Thibault la reconduisit à leur lit royal et ferma les rideaux pour écarter le reste de l’univers. Il la serra dans ses bras, elle le serra dans les siens. Depuis leur première rencontre, les tempêtes se succédaient, violentes et imprévisibles. Chaque fois le pont tanguait, les voiles claquaient, le ciel se refermait sur la mer et la mer sur le bateau. Mais ils s’étaient trouvés et ne se lâcheraient plus. Chacun était le port de l’autre, sa terre ferme, sa force vitale. L’amour éternel brillait toujours. Rien ne pourrait les séparer.”
Je ne peux qu’appuyer les propos de tous les lecteurs qui m’ont devancée. Le Royaume de Pierre d’Angle est une histoire qui vaut la peine qu’on s’y attarde. Le récit instruit autant qu’il fait réfléchir. Il aborde des thématiques profondément humanistes qui parlent directement au coeur, notamment sur l’impossibilité du bonheur sans sa part de douleur, de l’ambition sans sa dose de sacrifice de soi :
“Peu à peu, doucement, les défunts commencèrent à fusionner. Ils devinrent une seule et même figure aimée, envolée. La colère devint autre chose, une sensation moins violente, mais beaucoup plus douloureuse. Les vagues étaient froides, soudain, elles étaient glaciales, même. Lysandre avait mal, mal, mal et peur aussi. Endurer le cimetière était mille fois plus difficile que d’affronter la forêt. Pourtant il resta et les vagues continuèrent à passer, de moins en moins froides, de plus en plus supportables. Ils étaient partis, tous. Il devait accepter, complètement. La colère ne servait qu’à les éloigner. La tristesse ne les ramenait pas non plus. Seule l’acceptation pouvait encore améliorer sa vie.”
Et surtout, on y passe un excellent moment. Alors à tous ceux qui hésitent encore, je ne peux que vous dire : allez-y les yeux fermés, vous ne serez pas déçus.
Et à ceux qui l’ont déjà lu, qu’en avez-vous pensé ?
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