Révolte de feu d'Erika Johansen : quand la fantasy bascule vers la dystopie
Révolte de feu, deuxième tome de la Trilogie du Tearling d’Erika Johansen, a trainé pendant plus d’un an sur ma table de nuit avant que je décide enfin à le lire. C’est que le premier tome, sans être décevant, m’avait laissé quelque peu sceptique, le monde construit étant à mes yeux étrange et parfois déstabilisant en y mêlant fantasy et références à notre époque. Parce que j’avais du temps et que ma pile ne se résumait plus qu’à trois livres, mon choix s’est finalement porté sur ce roman (le moins gros). De façon surprenante, j’ai passé un moment très agréable. L’univers exploité est toujours aussi déconcertant mais il tient la route, et malgré quelques détails improbables, se révèle même particulièrement robuste. Sa magie m’a convaincue et m’a donné envie de continuer l’aventure.
Le lecteur suit principalement Kelsea, jeune adulte se retrouvant soudainement à la tête d’un petit royaume pauvre, le Tearling, malheureusement soumis à payer un lourd tribut au royaume voisin gouverné par une reine cruelle, la Reine Rouge. Ce tribut consiste à envoyer chaque année en esclavage des hommes, femmes et enfants tirés au sort. A peine sur le trône, Kelsea met fin à cette pratique injuste et barbare, s’attirant les foudres de la Reine Rouge qui envoie en riposte son armée envahir le Tearling. Kelsea tente par tous les moyens de ralentir leur approche mais face à cette armée bien équipée et entrainée, seul un miracle peut sauver son royaume de la débâcle.
Alors que le premier tome mettait davantage l’accent sur les relations politiques entre le Tearling et ses royaumes voisins, Révolte de feu soulève le voile sur les tensions et machinations au sein du pays même. Kelsea est une jeune reine qui doit faire face, en plus de la menace Mort qui se rapproche chaque jour davantage et menace de tout engloutir sur son passage, à d’importantes difficultés financières qui ralentissent le développement du pays, à l’Arvath, sorte de congrégation religieuse, ainsi qu’à la noblesse, qui ne voient pas d’un très bon oeil l’avènement de son règne qui cherche à bousculer l’ordre établi. Entre les lignes, se dépeint une société particulièrement cruelle et inégalitaire où les femmes et les enfants sont soumis au bon vouloir de leurs maris et pères, où l’éducation n’est accessible que par les mieux nantis, où la médecine ne l’est que de nom, et où une religion particulièrement autoritaire semble diriger tous les gestes du quotidien.
Tel quel, on se croirait de retour au XIVe siècle. Sauf que ce monde ainsi décrit semble se dérouler bien après notre époque actuelle. Bien des siècles après nous, Kelsea a lu Roald Dahl, et malgré qu’elle n’en ait jamais vu, n’ignore pas ce qu’est un ordinateur ou un téléphone. C’est ainsi que de simple récit de fantasy, la Trilogie du Tearling plonge dans une intrigue aux relents dystopiques qui n’est pas sans rappeler La Servante écarlate de Margaret Atwood. Le Tearling n’est non moins que l’expérience (avortée ?) d’un monde meilleur, en réaction à l’éclatement de notre société contemporaine. Le fossé entre les riches et les pauvres n’a fait que s’accentuer, multipliant les actes de violences entre les hommes. Les Etats-Unis sont rongés de l’intérieur par des luttes intestines tandis qu’un gouvernement ultra traditionnaliste tente de contrôler sa population, allant de l’implant fiché dans l’épaule à la maîtrise de la démographie, faisant de la natalité presque une obligation.
Au début, j’avoue être tombée des nues en découvrant ce mélange des genres. Il m’a fallu du temps pour l’accepter tant il était inattendu et troublant. Mais je suis parvenue à laisser mes aprioris de côté et à profiter de l’aventure. Je ne le regrette pas. Derrière une plume agréable et efficace, Erika Johansen divulgue à petites touches des messages forts et cristallise par ses mots les grandes craintes de notre temps : l’explosion du taux de chômage, la mainmise de la Droite et de la Religion sur les questions sociales, la question de la baisse de la natalité au sein des pays dits développés. Ce n’est pas la première fois que je rencontre ce genre d’interrogations. Comme mentionné plus haut, Margaret Atwood, pour le peu que j’en ai lu, semble également en avoir fait son cheval de bataille.
Dans son ensemble, j’ai donc trouvé ce deuxième tome plutôt réussi. L’intrigue tient bon et maintient le lecteur en haleine jusqu’à la dernière page. J’ai fini par m’attacher au sort de ce petit royaume qu’est le Tearling. J’ai eu envie de connaître son destin et sa réponse apportée à nos propres enjeux sociétaux. Si vous désirez une lecture sortant légèrement de l’ordinaire, je ne peux que vous conseiller celle-ci. Et bien que cette trilogie semble être tombée dans l’oubli, malgré un très bon démarrage marketing au moment de sa sortie en France, elle reste à mes yeux une histoire qui vaut la peine qu’on s’y attarde. Et quoiqu’elle n’a pas été un énorme coup de coeur, elle demeure d’une grande qualité. Je lirais la suite avec grand intérêt.
Et vous, l’avez-vous lu ? Qu’en avez-vous pensé ?
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