La maison aux pattes de poulet de GennaRose Nethercott : ode à la mémoire
Il y a quelques jours, j’ai achevé de lire La maison aux pattes de poulet de GennaRose Nethercott, dans le cadre du jury du Prix des lecteurs du Livre de Poche 2026. Comme d’habitude, à la réception du livre, je n’en attendais pas grand chose. Pire, les références, sur la 4e de couverture, à Neil Gaiman et Susanna Clarke, dont je n’ai jamais su terminer la lecture d’un seul de leurs romans, m’ont quelque peu rebutée. Mais de façon surprenante, j’ai adoré.
Cela n’a cependant pas été évident, loin de là. Le roman est long (600 pages tout de même !). Et il n’a rien d’une aventure héroïque à la The Witcher où il se passe sans arrêt plein de choses. Dans cette longue histoire, c’est plutôt l’inverse. Il s’y déroule très peu d’actions et de rebondissements. L’ensemble du récit peut être résumé en quelques lignes seulement. D’ailleurs, sans en avoir l’air, la 4e de couverture le fait très bien. Vous y trouvez là tous les éléments clés de l’intrigue. Les narrateurs eux-mêmes prennent tout leur temps, ils digressent sans arrêt, vous donnent l’impression de vous faire tourner en rond. Et pourtant, chaque chapitre est essentiel : l’histoire ne serait pas ce qu’elle est sans toutes ses longueurs, ses détours et ses apartés.
Car cette histoire est davantage un très long poème qu’un récit épique, davantage un discours engagé qu’un roman d’aventure. On y aborde des événements violents, tragiques, qui façonnent les destinées. On y parle du deuil, de l’acceptation de soi et de son héritage familial, même honteux. Et plus que tout, on y encense la mémoire collective sous la forme des contes et des légendes. On y démontre la nécessité de les raconter encore et encore, afin d’en garder le souvenir et éviter que tous les drames douloureux ne se répètent sans cesse.
“Les esprits des morts, ça n’existe pas. Mais les événements ? Quand ils ont charrié trop de lamentations, ils peuvent laisser une cicatrice. Ils peuvent se tordre, se contorsionner en d’effroyables positions ; il peut leur venir des bras, des jambes, une tête sur laquelle on peut poser un chapeau, des pieds qui vont vous suivre. Les événements - ils ont tendance à se reproduire.”
Ainsi, sous couvert d’une trame narrative aux accents de road trip familial, l’on se retrouve avec une véritable plaidoirie. Et cela prend du temps à écrire et à lire. Il faut démontrer, insister, répéter jusqu’à convaincre. Malgré tout, je ne me suis pas ennuyée une seule seconde. Car la plume de l’autrice est extraordinaire, sublime, nous faisant frissonner à chaque page. Plus haut, j’ai comparé ce roman à un long poème. Mais il aurait tout aussi bien pu être un dialogue entre plusieurs narrateurs sur une scène de théâtre, tant le texte s’accroche au corps et résonne en nous de façon totalement inattendue.
“Je vous avais prévenus. L’histoire, telle qu’elle est, ce n’est pas toujours l’histoire telle qu’on voudrait qu’elle soit. Mais ce n’est pas une histoire, c’est notre monde. Un enfant mort, c’est un enfant mort. Un massacre, c’est un massacre. Les souvenirs, on doit les raconter. Les mains engendrent des mains. Les mères engendrent des enfants, qui à leur tour engendrent des filles. Les générations passent et, soudain, nous oublions. Nos descendants naissent en proie à des désirs qu’ils ne comprennent pas, car ils ont oublié. Leurs mains sont pleines de feu. Leurs jambes brûlent de fuir. Le corps se souvient. L’air aigri se souvient. Nous ne pouvons pas oublier. Je ne peux pas oublier. Et s’il faut que je me rappelle, vous aussi, j’en fais le serment. Vous aussi.”
Vous l’aurez compris, je ne peux que vous recommander ce livre. Il raconte de magnifiques choses. Il élargit nos horizons et jette un regard neuf, original, sur nos propres existences. Mais attention, cette lecture, bien qu’enrichissante, n’est pas facile. Que ce soit sur le fond ou la forme, ce roman est dense, âpre, dur. On en sort bousculé. On y apprend des leçons de vie mais on y laisse aussi un petit bout de soi-même.
Et vous, êtes-vous prêt à tenter cette expérience ?
“Si l’histoire fait bien son travail, elle n’a jamais de fin. Pas vraiment. Ah, certes, elle peut changer. C’est dans la nature des contes populaires. Ils s’adaptent à ceux qui les récitent. Prennent la forme qui convient le mieux à ceux qui les portent. Le conte bien-aimé qui a débuté comme une histoire triste peut être accueilli, serré contre un coeur, bercé par des bras ou par une chanson. Puis mis au lit, pour qu’il puisse enfin dormir. Transformé en offrande. En lampion. En braise qui vous guidera dans l’obscurité.”
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