Rendez-vous amoureux
“Allez, respire.” Adeline se regarde pour la nième fois dans le miroir. Le reflet qui lui fait face ne l’aide pas du tout à se calmer, avec ses grands yeux, sa bouche entrouverte et ses joues rougies par la chaleur. Pourtant elle tremble de tous ses membres. Adeline a peur, elle angoisse. Et le fait que les minutes continuent à s’égrener sur sa montre ne l’aide pas non plus. Alors elle ferme les yeux, la bouche, met ses mains sur ses oreilles et s’oblige enfin à respirer profondément. Lentement. Par le nez. Par le ventre. Une fois. Deux fois. Voilà.
Adeline se sent un peu mieux. Elle ose à nouveau un regard vers son reflet, sa montre. Son maquillage est gâché. Mais il est trop tard pour rectifier quoi que ce soit. Il est presque temps. Dans quelques minutes… Bon sang ! Il est déjà là. Adeline regarde sa montre. Il est en avance. Contre mauvaise fortune bon coeur, Adeline s’arrache à elle-même et descend accueillir son visiteur. “Bonsoir. Bienvenue.”
“Des bonbons ou un sort !” Adeline sursaute. Que de voix, que d’entrain ! Cela, elle ne l’avait pas prévu. Les enfants attendent, dans l’expectative. Pourtant Adeline ne bouge pas. Elle demeure figée, suprise, soulagée, déçue, rassurée. Elle ne sait plus. Il n’est pas là. Et les enfants patientent toujours. Un aboiement lointain la sort finalement de sa torpeur. Après un “je reviens” à peine articulé, elle se rue dans son salon à la recherche de ce qui lui reste de bonbons. Les enfants la remercient chaleureusement.
La voilà à nouveau seule, ne sachant toujours pas quoi faire d’elle-même. Remonter ? Fixer une bonne fois pour toute ce maquillage fuyant ? Elle hésite, se décide après tout pour un bon verre de vin. C’est alors que la sonnette résonne une nouvelle fois. Adeline sursaute. Quoi ? Déjà ? Elle tremble, se rapelle qu’il est nécessaire de respirer, s’accroche à la porte et l’ouvre en grand.
“Bonsoir. Auriez-vous des allumettes ?” Adeline soupire de soulagement, de dépit, d’appréhension, de joie. Il n’est pas là. Son absence de réaction lui vaut un regard étrange de la part de sa vieille voisine. “Ne bougez pas. Je reviens”, lance-t-elle. Elle se rue à nouveau l’intérieur, soulève ses napperons et ses coussins, déplace ses livres et ses vases. Et tout à sa folie, elle ne remarque pas l’ombre gigantesque qui envahit doucement son hall d’entrée. Une grosse voix de baryton résonne et fait trembler ses os, ses dents, son corps tout entier, son âme presque. Son monde vacille lorsqu’elle se retourne, surprise.
Il est finalement là. En retard mais bien tangible. Immense dans con costume trois pièces, tenant à bout de bras un de ses bouquets d’artifices que l’on ne voit que dans les galeries d’art, trop luxuriant, trop odorant, incroyable. Tout chez lui semble lourd, large, imposant. Adeline ne respire plus, ne bouge plus, écrasée par cette présence qu’elle désire et qu’elle craint à la fois. “Bonsoir”, répète-t-il, “Suis-je bien chez Adeline Dieudonné ?”
Dieu merci, sa vieille voisine a disparu. Il ne reste plus qu’eux deux, ce ridicule bouquet et ses insignifiantes alumettes. “Je suis Owen”, continue-t-il. Il se rend bien compte de l’effroi d’Adeline. Il ne voulait pas lui faire peur. Alors il s’avance tout doucement, lui prend délicatement la main et d’un souffle léger lui murmure : “Je suis ravi de vous rencontrer Adeline.”
Sa voix est chaude, épaisse. Elle s’écoule telle de la lave en fusion et finit par brûler les petites mains d’Adeline. Elle sursaute, enfin. Il lui faut quelques secondes pour se rappeler où elle se trouve. Ses bonnes manières refont surface et guident chacun de ses gestes. Elle l’invite à s’asseoir là où il peut, va chercher de quoi boire, de quoi manger. Tout ceci lui semble complètement irréel. Nom d’un chien ! Il est là. Il est vraiment là, cet homme à qui elle a écrit tant de fois, sans jamais se voir. Il est là, aussi beau, aussi étrange qu’elle se l’était imaginé. Adeline n’a plus peur. Elle se décide enfin à profiter pleinement de cette soirée qui, elle espère, se révèlera magnifique.
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