Tranches de vie
Aujourd’hui c’est le grand jour pour Sophie. Le soleil pointe à peine le bout de son nez que la voilà déjà debout, excitée comme un lardon en train de frire. Car aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres. Dehors, tout est blanc. Sophie ne voit plus son vélo, ni la voiture de ses parents. Aucune trace de pas. Tout le monde dort encore. Alors le plus silencieusement possible, la petite fille sort de son lit, enfile ses pantoufles et descend jusqu’au salon. Tout est à sa place. La table, avec sa nappe de la veille, bariolée de vert et de rouge. La cheminée, qui dégage encore un délicieux parfum de feu de bois. Et juste à côté, le sapin. Magnifique. Tel un roi drappé de milliers de couleurs chatoyantes. Il brille. Mais il n’est pas le seul à briller ce matin-là. A ses pieds, Sophie observe plusieurs paquets de tailles différentes, empilés les uns sur les autres. Il y en a beaucoup, pour tout le monde, pour elle, son frère, son papa et sa maman. Sophie sourit, réprime un cri de joie et s’encourt vers la chambre de son jumeau afin de lui souhaiter un très joyeux Noël.
Sophie soupire, le nez collé à la vitre. Il fait noir dehors. Elle peut à peine distinguer les flocons qui tourbillonnent autour des sapins. Il est encore tôt. A vrai dire, la nuit tarde à se retirer. Il fait froid. En bas, on n’entend plus rien. Il est parti. Les autres ont rejoint leur lit en silence. La neige n’a pas tout à fait recouvert les traces de sa voiture disparue brutalement dans la nuit. Dans quelques heures cependant, elles ne seront plus qu’un mauvais souvenir. Sophie aimerait descendre comme avant. Mais elle n’ose pas. Elle sait ce qu’elle retrouvera en bas. Et elle n’a pas envie de voir ça, de revivre cette soirée. Les larmes coulent sur ses joues. Elle les sèche d’un mouvement rageur. Sans succès. Ses digues cèdent. Les larmes tombent de plus en plus grosses. Sophie ne sait pas quoi faire de cette rage qui l’habite, de cette incompréhension qui la fait trembler douloureusement. Il faut qu’elle se reprenne, et vite. Alors elle se détourne de l’ombre du dehors, enfile son peignoir et ses pantoufles. Et résistant à la tentation d’aller voir ce qui n’existe plus, elle se glisse silencieusement dans la chambre de son jumeau. Délicatement, elle s’allonge à côté de lui, le prend dans ses bras et lui chuchote dans un souffle mouillé : “Joyeux Noël, mon frangin”.
“Vous êtes censée être de repos, Sophie.” Sophie soupire et lève les yeux de son ordinateur. “Je m’ennuie chez moi. Autant me rendre utile.” “C’est le principe du jour de repos. Une journée d’ennui pour être en meilleure forme le lendemain.” La lourde main de son supérieur aggrippe sa chaise et la fait tourner dans sa direction. Leurs yeux se rencontrent. Sophie s’agite, mal à l’aise. “Pourquoi n’êtes-vous pas chez vous, Sophie ?” Sophie ne peut rien lui cacher. Impossible de lui mentir. “Je n’aime pas être chez moi le 25.” Difficile de détacher son regard du sien. Il est comme ça Tristan, à vous noyer avec son regard de neige grise, jusqu’à en perdre son souffle. Cela lui rappelle tellement de choses. Sophie est nouvelle dans le service. Mais très vite, elle s’est sentie à l’aise au sein de l’équipe, excepté avec lui, Tristan, le médecin référent. A sa vue, elle en oublie qui elle est, d’où elle vient. Et c’est bien la première fois que cela lui arrive. Elle ignore encore comment se comporter normalement en sa présence. “Tenez, j’ai pensé à vous. J’ai remarqué que vous farfouilliez sans cesse dans vos poches à la recherche du stylo qui n’existe pas. Le voici à présent, de la part de toute l’équipe.” C’est à Tristan de rougir et de ne plus savoir quoi faire, quoi dire. Sophie sourit, profitant de son petit effet de surprise. “Joyeux Noël, Tristan. Voulez-vous le fêtez avec moi ?” Tristan arrache son regard du cadeau, pour la fixer, elle, à nouveau. Différemment cette fois. Il ne rougit plus. Il sourit. “Avec grand plaisir. Joyeux Noël, Sophie.”
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