Les champs de la Lune de Catherine Dufour : un roman initiatique d'une grande poésie
Le contraste est saisissant entre Les champs de la Lune de Catherine Dufour et mon dernier livre lu, Arcana Academy. Là où ce dernier semblait avoir été écrit à la légère, Les champs de la Lune a manifestement été l’objet d’une longue réflexion profonde. Le résultat est magnifique. Les mots s’enchaînent pour former un récit, lent, presque contemplatif, portant en lui toutes les interrogations et craintes de notre société actuelle, en particulier sur notre incapacité à éviter la destruction de nos lieux de vie et de toute la biodiversité qui nous entoure.
“J’ai entendu les abeilles se taire, les grillons se taire, et les grenouilles. Fatalement, les oiseaux se sont tus un à un, les geais d’abord, puis les hirondelles, le mythique coucou et l’invisible pivert, les colombes enfin, et le roucoulement des cours d’eau sous les herbes.”
A l’instar de Protectorats de Ray Nayler, on y pense encore bien après avoir lu la dernière page. Cette histoire continue à travailler l’esprit. Et qu’on l’aime ou non, elle ne laisse pas indifférent. Il s’agit là encore d’une très bonne sélection, la dernière, lue dans le cadre du jury du Prix des Lecteurs des éditions Livre de Poche.
Le scénario est en lui-même assez simple. On suit El Jarnine, sorte de robot androïde, chargée de créer et maintenir tout un écosystème nécessaire à la survie des habitants de la cité souterraine de Mut. Grâce à ses compétences de botaniste hors pair, elle leur fournit les vivres et agréments utiles à leur santé et bien-être moral. Pendant longtemps, elle voit défiler en continu dans sa ferme des Soulunaires, enfants comme adultes, venus chercher du repos dans sa ferme. Elle ne retient aucun visage ni ne s’intéresse à eux, jusqu’au jour où on lui demande de garder temporairement une enfant, Sileqi. A son contact, El Jarnine va peu à peu développer une conscience qui lui est propre, l’amenant progressivement à entreprendre des actions inattendues.
“Autour de nous, le silence est absolu, le froid est intense et les sables sont sans fin. Le rover longe un cratère qui forme un lac d’ombre. De l’autre côté, je distingue un troupeau de calibreurs migrant lentement en direction du nord, peut-être vers la cité de Mut. Le ciel, fosse abyssale comblée d’étoiles, bascule degré par degré au-dessus de ma tête, toujours parfaitement noir et extraordinairement brillant. La Terre s’abaisse sur l’horizon, les ombres des roches s’allongent, les minicolas s’allument comme des vers luisants au creux des vagues de sable et j’identifie clairement la sensation qui m’envahit à cet instant précis : c’est la conscience de l’infini qui m’entoure, et de l’étroitesse de la place que j’occupe.”
Sous un ton très doux, presque mélancolique, El Jarnine nous dépeint un nouveau monde sauvage et cruel, et pourtant d’une beauté à couper le souffle. La Terre n’est plus qu’un souvenir lointain. Dans l’urgence, les êtres humains sont partis coloniser la Lune et y fonder de nouveaux berceaux d’humanité. Après bien des massacres et des conflits, la situation semble s’être stabilisée, la paix durable. Des robots sophistiqués veillent sur eux. Cependant le danger rôde. Des failles dans le système persistent, mettant à mal la survie de tous. L’humanité est-elle arrivée à bout de souffle ? Peut-on encore la sauver ? Voilà les grandes interrogations qui traversent le récit tout du long.
El Jarnine, de par sa fonction et ses capacités, observe, enregistre, compare, calcule, et finit par s’interroger, émettre des hypothèses et prendre des décisions. Et par extension, c’est nous que Catherine Dufour invite à observer et penser par nous-mêmes. L’humanité est actuellement en péril, nous le savons. L’actualité ne cesse de le répéter. Pour les Lunaires et Soulunaires, leur sort est déjà presque scellé. Devons-nous pour autant suivre leurs traces ? Par des mots savamment agencés, parfois d’une très grande complexité, nous sommes amenés à poursuivre un voyage intérieur, à nous affranchir, à la suite du robot qui nous guide, de la peur et de ce qui nous entrave afin de mettre au jour des petites bulles de résilience saine.
Les champs de la Lune est sans conteste, à mes yeux, un roman initiatique d’une grande force. Les images écrites avec de nombreux détails nous plongent littéralement dans ce monde désertique peuplé d’étoiles et de créatures étranges. Etonnamment, il se révèle être une apologie du vivant et parvient avec brio à nous en montrer toute la magie. Une magie qui demeure néanmoins fragile, qu’un rien peut détruire. Et c’est notre empathie seule, qui peut encore la sauver et la récréer encore et encore si nous nous en donnons les moyens.
“Moi qui les considérais comme des adventices, je me résigne à voir en elles l’aube menue des moissons magnifiques. Pourtant, je suis peu tolérante face aux espèces invasives. Qui, alors m’a inoculé tant de bonté ? Qui avait cette patience, cette parfaite acceptation de l’autre ? Sileqi, bien sûr.”
Je recommande chaudement de lire ce roman, capable de livrer des messages forts faisant écho à ce que nous vivons actuellement. Il est de ceux à garder précieusement, à relire sans retenue afin d’en décortiquer toute la finesse qu’une seule lecture ne fait qu’effleurer.
Et vous, l’avez-vous déjà lu ? Qu’en avez-vous pensé ?
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