Fantastique histoire d'amour, de Sophie Divry : une comédie noire qui pique
Fantastique histoire d’amour de Sophie Divry est le quatrième livre de ma pile à lire constituée à l’occasion de mon anniversaire en suivant les recommandations de la librairie Les Yeux Gourmands. Sans avoir été le coup de cœur que promettait le petit post-it collé sur la couverture, ce roman a cependant été une lecture enrichissante.
On suit principalement deux personnages. Il y a Bastien, un homme récemment divorcé, qui partage ses journées entre ses rapports d’inspection du travail, la messe du dimanche et ses parties d’échecs avec ce qui semble être son unique ami. Et il y a Maïa, jeune femme célibataire férue de sciences et amoureuse des oiseaux, qui se retrouve du jour au lendemain virée de son journal lui-même en proie à d’importantes difficultés financières. Par un concours de circonstances aléatoires, les voilà amenés à se rencontrer au pied d’une compacteuse qui, tout récemment, s’est révélée être l’instrument d’un crime aussi foudroyant que mystérieux. Elle, afin d’aider sa tante, éminente scientifique travaillant au CERN, à faire main basse sur des cristaux nocifs issus d’une expérience qui aurait mal tourné. Et lui, dans le but de faire la lumière sur cette machine mortelle, qui semble l’attirer inlassablement et le plonger dans un état dépressif alarmant.
Fantastique histoire d’amour est ce que j’appellerais une comédie noire, à la manière du film Three Billboards. Le sujet de fond est lourd, son traitement caustique et ironique. Dès le départ, le ton pique. Sous couvert de fantastique, de policier et de romance, l’autrice utilise sa plume pour révéler les brisures et les fissures d’une société contemporaine qui peut se montrer annihilante. Car, au-delà de l’enquête, de la course contre la montre en vue de contenir les dégâts d’un matériau toxique, et de la rencontre de deux êtres en mal d’amour, ce roman met surtout l’accent sur les dérives du monde du travail, le poids délétère qu’il peut faire peser, la perte de sens que souvent il induit, et la solitude extrême dans laquelle il plonge les hommes et les femmes sans vraiment crier gare.
Isabelle me reprochait de détester tout le monde. Mais tout le monde se déteste. Ce n’est pas ma faute. Dans les entreprises, on ne voit que ça, de la haine entre salariés et patrons, entre collègues et entre services. À croire que c’est une production naturelle. Je la vois partout. La haine se secrète à la machine à café comme une huile jaune. Il y en a tant qu’on pourrait en faire une énergie de combustion. Les jeunes insultent les vieux. Les voisins de bureau se haïssent. On se hait à l’université, on s’humilie à l’armée. Les profs veulent tous la mort du suractif pénible et toute coiffeuse a désiré très fort enfoncer ses ciseaux dans votre gorge.
Finalement, on rigole à peine. Mais on ne pleure pas. Pas de cris, pas de pathos. On traverse l’aventure en se sentant agité de l’intérieur. Parce que les personnages ainsi mis à nu auraient tout aussi bien pu être nous. Cette compacteuse, ce cristal bleu, ne sont en réalité que des symboles, de gros phares braqués sur des modes de vie pernicieux qui devraient être dénoncés et repensés.
C’est une drôle d’expérience que d’entrer là-dedans. On s’y sent bien et mal à la fois. Cette histoire de meurtre est tout de même fascinante, non ? C’est une sacrée machine. Et de savoir qu’un homme y est mort, je ne sais pas, ça donne envie d’y mourir, ou d’y assassiner aussi…
Je dois dire que je ne m’attendais pas du tout à cet aspect engagé. Lorsque j’ai choisi ce roman, j’ai cru sincèrement me plonger dans une aventure rocambolesque pleine de bons sentiments. Je n’ai rien eu de tel. Pourtant, je n’ai pas été déçue. J’ai aimé lire cette satire qui m’a davantage apporté que si j’avais lu une simple comédie, qui m’aurait tout au plus divertie. Je ressors de cette lecture pleine d’interrogations sur moi-même, ce qui était le but recherché, je crois, de Sophie Divry.
Cela dit, bien que de grande qualité, ce roman reste très long et parfois lent. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire en se fiant à son intitulé et à sa quatrième de couverture, les aspects fantastique, romantique et policier se révèlent légers au regard de la quantité de chapitres. Quand on y pense, l’enquête est vite entamée et vite expédiée. Quant à la romance, elle évolue timidement. Elle ne s’intensifie qu’au dernier tiers du roman. Ce qui prend toute la place, c’est le soin apporté aux personnages de Bastien et de Maïa, à leurs histoires personnelles, leurs luttes et leurs rêves. Je les ai trouvés particulièrement réalistes et crédibles. Malgré le manque d’action, j’ai été contente de les suivre dans leurs mésaventures et réflexions tout le temps qu’a duré ma lecture.
Fantastique histoire d’amour n’est donc pas un roman policier au sens classique du terme, ni strictement un récit fantastique ou une romance. Ce mélange des genres est à la fois son point faible et son point fort, qui risque en même temps de décevoir et de satisfaire beaucoup de lecteurs. Pour moi, cela a fonctionné dans une certaine mesure. Il demeure à mes yeux un bon roman que je recommande. Sans être aussi percutant dans sa critique sociale qu’Évasion de Benjamin Whitmer, il laisse à sa manière une empreinte en nous, qui perdure bien des jours après avoir lu la dernière ligne.
Et vous, l’avez-vous lu ? Qu’en avez-vous pensé ?
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